Pourquoi dit-on aux femmes/followers de « ne pas réfléchir » ?
- Isaure Tango

- 3 déc. 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 févr.
« Au tango, la femme ne doit pas réfléchir, elle doit se laisser faire ! » C’est vraiment une des expériences les plus irritantes d’un cours de tango : vous êtes en train d’apprendre le rôle de follower (et vous êtes probablement une femme) et le prof (sûrement un homme) vient vous dire cette phrase toute pourrie.
C'est insupportable. Ce n’est vraiment plus possible d’entendre des trucs comme ça.
Le tango évolue – enfin un peu
Il faut reconnaître que le tango a évolué, sur certains points plus vite que d’autres danses de couples. Tango queer, double-rôle, place des profs femmes, estime des stars femmes… On ne considère plus que seules les femmes doivent suivre et seuls les hommes doivent guider, on peut choisir son rôle ou apprendre les deux. On ne croit pas que suivre soit simplement « se laisser faire ».
Mais il reste une bonne partie des gens de la communauté du tango – et certains aspects de la danse et de l’enseignement – qui restent bien en retard.
Misogynie mise à part, pourquoi peut-on continuer à dire aux femmes un truc pareil "ne pas réfléchir" ? Eh bien… il y a quelque chose de vrai là-dedans.
Subtilité : il ne s'agit pas de dire aux femmes de ne pas réfléchir, mais aux followers de sentir

Pour improviser, il ne faut pas réfléchir mais sentir
« Ne pas réfléchir » ? Cette phrase est malheureuse, mais elle tente de résoudre un problème très fréquent chez les followers d’un niveau débutant ou intermédiaire : on cherche à comprendre, à deviner, à se rappeler, à anticiper les mouvements avec notre mémoire, notre cerveau.
On veut reconnaître la forme.
Or, c’est impossible. Ou c’est dommage car on se prive de nouvelles possibilités ! La notion d’improvisation au tango est très vaste et très exigente : à chaque pas, chaque instant, on peut TOUT guider. Il n’y a aucun schéma prédéfini. Bien sûr, il y a des classiques. Bien sûr, certain·es leaders ont des automatismes ou des séquences favorites, mais tout peut quand même changer à tout moment : parce que votre leader a une nouvelle idée, s’est trompé·e, que la musique lui inspire autre chose, qu’il n’y a pas de place…
Mais ne pas chercher à deviner, cela ne veut pas dire qu’on doive être en mode automatique, ou se laisser traîner, ou être passif·ve.

C’est avec notre technique et nos sensations qu’il faut danser comme follower, c’est-à-dire percevoir les informations et y répondre au fur et à mesure.
Quand je suis follower, mes points de repères sont les éléments de base de la technique : mon axe (l’alignement de mon poids au-dessus de mon pied), , une torsion, un pivot, une propulsion ou un espace qui s’ouvre, une activation de l’abrazo, un changement de tonicité…. À partir de là, toutes les formes sont possibles ! Chacun de ces éléments, chaque préparation, chaque intention produisent un effet, et les mouvements qui en découlent créent la danse improvisée.
Plonger dans le flow du tango : l’ici et maintenant
« Suivre » ne demande pas une réflexion au sens intellectuel, mais cela demande une conscience et un focus permanents. Loin de « me laisser faire », je maîtrise ma propre technique, je porte toute mon attention au corps de l'autre, pour être toujours au plus près de son intention et rester 100% connecté·e à lui ou elle.
On touche alors au plaisir ultime du tango : le flow. C'est comme une méditation en mouvement. À tout moment, je suis non pas dans l’anticipation mais dans l’ici et le maintenant. Non pas en train de répéter des formes, mais de danser, un par un, les mouvements qui se révèlent au fur et à mesure du guidage et de la musique.
C’est alors qu’au-delà de la simple exécution, on trouve le temps et l’espace d’interpréter : il y a la place pour que ma personnalité s'exprime : mon corps, ma qualité de mouvement, mon énergie de l'instant, mon écoute musicale personnelle.

100% attentive, 100% connectée !

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