Technique féminine de tango, technique follower ou technique individuelle ?
- Isaure Tango

- 28 déc. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 févr.

Il y a deux rôles dans le couple de tango argentin : une personne qui guide, une autre personne qui suit. Traditionnellement, l'homme guide et la femme suit. C'est comme ça que les rôles et le langage du tango, comme de la plupart des danses à deux, ont été créés.
Il n'est pas question de confondre les rôles ni d'ignorer le contexte qu'ils recouvrent, pourtant, se cantonner aux mots homme et femme pour décrire les rôles me paraît complètement obsolète.
Rendre le vocabulaire plus inclusif
Utiliser des mots neutres pour décrire un rôle ou l'autre permet de signaler une évolution que je trouve fondamentale dans le tango actuel, qui reflète bien sûr des évolutions dans la société en général.
Aujourd’hui, je trouve qu'il est important de le répéter, au tango argentin :
les rôles ne sont pas réservés à un genre
on peut apprendre le rôle qu’on veut – ou les deux
le rôle de follower est tout aussi difficile que celui de leader, si on veut bien le maîtriser
et enfin, la technique de tango ne dépend pas de l’appareil génital d’une personne (évident ? pas pour tout le monde…)
Neutraliser le vocabulaire est fondamental pour souligner cette évolution : leaders followers, même si ces termes sont imparfaits, ils ont le mérite en cours et ailleurs d'inclure qui veut dans le rôle qu'il/elle veut.
Cependant dans l’histoire du tango, le rôle de follower était celui des femmes, et ce n’est pas un hasard s’il était un peu méprisé.
L'apparition de la technique femme au tango argentin
Longtemps le "rôle de la femme" a été cantonné à "juste suivre" et toute l'inventivité était considérée comme réservée aux hommes. Tout au plus concédait-on aux femmes la place de faire des fioritures, ou décorations des pieds, à l'intérieur du mouvement guidé par les hommes.
L’apparition de la technique féminine de tango : Graciela Gonzalez
Le jour où Graciela Gonzalez a lancé ses séminaires de technique féminine, c’était un pas immense dans la reconnaissance de la complexité du « rôle de la femme » et de la place des femmes dans cette danse à deux.
Elle a commencé à être appréciée comme professeure, parce que dans les cours collectifs qu’elle donnait avec Pepito Avallaneda, les femmes appréciaient les conseils qui leur étaient destinés. Puis elle a été invitée en son nom propre pour des séminaires de technique féminine de tango et elle a été invitée partout dans le monde pour diffuser sa technique.
Il était important à l’époque de mentionner le mot « féminine » ou « femme » : justement parce qu’elles avaient été peu considérées jusque là, ni en tant que « suiveuses » dans la danse, ni en tant que femmes tout simplement. Parler du rôle de la femme et de technique féminine était en soi un acte fort et une sorte de révolution.
Technique follower ou technique individuelle ?
L’évolution de la pédagogie
Selon les personnes qui ont appris le tango avec l'ancienne génération, le mode d’enseignement principal des danseurs de milonga était toujours le même : je te montre, tu copies, puis tu adaptes et personnalises. On apprenait par imprégnation, par l’essai et par le regard.
Avec le retour du tango argentin dansé en Argentine et dans le monde, dans les années 80-90, il a fallu d’un côté rattraper un vide générationnel, les jeunes se tournant vers les vieux pour apprendre de zéro ; et d’un autre enseigner à des personnes passionnées du monde entier comment aborder cette danse pour la première fois.
L’évolution de la pédagogie menée par Gustavo Naveira à partir des années 90 nous a permis de mieux comprendre le vocabulaire des pas qu’on utilise, d'augmenter les possibilités, mais aussi de préciser la logique du mouvement, la posture, la fonctionnalité de l’abrazo, la mécanique de la marche.
Des mouvements spécifiques au rôle de follower
Il est vrai que certains mouvements sont plutôt spécifiques au rôle de follower et réclament un travail spécifique. C'est le cas en général des mouvements de la jambe libre.
La projection dans les pas arrière
Les followers ne marchent pas qu'en arrière, mais plus souvent que les leaders. La projection de leur jambe libre dans un grand pas arrière et un geste qui correspond davantage à leur rôle.
Les boleos arrière
Dans le rôle de follower, on ajoute davantage de jeux de jambe libre. Les boleos arrière sont un bon exemple : ils sont certainement plus utilisés par les followers que par les leaders. Le chemin que prend l’énergie depuis le sol jusqu’au bout du pied pour envoyer un grand boleo est spécifique au rôle de follower ; un leader qui l’utilise pour lui-même n’aura pas le même moteur interne pour le réaliser.
Les fioritures
Des décorations ajoutées par les followers hors guidage pour embellir la danse et exprimer plus directement leur musicalité. On les associe plutôt aux femmes qui suivent, avec des mouvements qui font voler les jambes nues et les jupes, et font briller les chaussures à paillettes.
Pourtant ce qui semble à première vue « typiquement féminin » -- n’est peut-être pas tant réservé aux femmes ni aux followers. Beaucoup de fioritures, piqués, croisés, glissements de pieds le long de la jambe etc. peuvent tout à fait être utilisées par les leaders pour « décorer » leur mouvement, personnaliser leur style et ajouter un voile d’expressivité en plus.
Technique individuelle identique pour les deux rôles : un choix pédagogique personnel
Qu'est-ce qu'un cours de technique de tango ? Même si on pense d’abord aux fantaisies (jeux de jambes libres et fioritures), le travail de technique « follower » met en général l’accent sur la technique de base : posture, axe, marche, pivots et tour.
Une technique de tango commune aux deux rôles
Ces mouvements de base sont essentiels et très similaires dans les deux rôles puisqu’il s’agit de la fondation de notre vocabulaire commun. On travaille aussi l’autonomie du mouvement, pour pouvoir bouger sans perturber la connexion entre les deux – et ce, dans les deux sens.
Dans mon évolution personnelle, grâce notamment aux cours que j’ai longtemps suivis avec Andrés Molina & Natacha Lockwood, j’ai réalisé que ce qui fonctionne pour un rôle fonctionne pour l’autre et même facilite la communication. Qu’il s’agisse de posture, d’intention d’abrazo, de préparation du mouvement, de variétés d’énergie : tout peut être expliqué selon les mêmes termes.
La seule chose qui change, ce n’est pas la technique, c’est le rôle, la mission : la personne qui guide initie le mouvement et crée au fur et à mesure la « chorégraphie » de la danse dans un espace donné.
Les hommes prennent moins de cours de tango
J’ai constaté - et je ne suis pas la seule parmi les profs de tango ! - que les hommes qui guident, en général méprisent la technique individuelle : leur focus principal est souvent le « quoi » - le vocabulaire, apprendre de nouveaux pas, de nouvelles séquences. Le « comment » - la qualité qui vient d’un travail en solo sur son propre mouvement - est relégué au second plan. Comme si la technique était devenue un « truc de bonnes femmes » pour faire joli. Des cours de fioritures. Normal, puisqu’elles doivent « juste suivre », il faut bien qu’elles s’occupent ;)
Ça vient aussi d’un défaut des cours collectifs : puisqu’ils sont souvent orientés vers la séquence, c’est souvent plus de boulot pour les leaders (souvent les hommes), qui ont largement de quoi bosser. Les followers (souvent les femmes) qui s’ennuient vont prendre des cours de technique pour progresser plus vite.
Enfin, il y a une injustice de base, la question du nombre : il y a plus de femmes que d'hommes qui dansent le tango. Ce déséquilibre crée une frustration plus grande pour les femmes, qui ne peuvent pas toujours assez danser, et qui veulent progresser davantage pour "être choisie" plus souvent.
Les femmes finissent par prendre plus de cours (et dépenser plus d'argent).
La nécessité de la technique individuelle pour les leaders aussi
C’est désolant parce que chaque année, nous découvrons lors des premiers cours sur les sacadas que les leaders ne savent pas faire un huit avant : ni axe, ni disso, ni pivot. Or il FAUT savoir faire des huit avant, des pas en arrière, des tours… quel que soit le rôle que l’on préfère.
Inciter les leaders – les hommes – à prendre des cours de technique individuelle
Alors comment pousser les leaders (surtout les hommes ?) à s’occuper de leur technique individuelle ?
Une idée posée là : outre la base, il y a un mouvement qui peut amener les leaders à développer une meilleure technique personnelle : les enrosques. Impossible de réaliser un enrosque correct si on ne maîtrise pas la trilogie axe-disso-pivot en autonomie.
Or avez-vous remarqué que tout ce qui peut se faire en enrosques dans le tour en tant que leader peut également être utilisé comme follower pour les calesitas ? Retards et rattrapages des hanches, dissociations, changement de niveau, jambe pliée ou tendue ou en l’air… Encore une fois, le travail est similaire. Il est beaucoup plus important pour les leaders cependant, puisqu’on doit dans le même temps continuer à donner l’énergie du tour.
Serait-ce un moyen d’attirer les leaders dans des cours de technique individuelle qui s’adresseraient vraiment aux deux rôles ?


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