Femme ou follower, comment désigner "le rôle de la femme" au tango ?
- Isaure Tango

- 22 mai
- 5 min de lecture
Les débats sont chauds sur le terme qu'il faudrait utiliser pour "la personne qui suit" au tango argentin. Le sujet a même fait scandale il y a quelques années lorsqu'une prof de tango à Sciences Po Paris a soit-disant été virée parce qu'elle persistait à dire "homme" et "femme" dans les danses de couple. La véritable raison était plus complexe et plus grave (remarques homophobes et insultantes, comme le précise un article de Libération) mais on sent que le sujet reste polémique.
"La femme" ou "le rôle de la femme" au tango sont les expressions qui viennent en tête en premier chez les gens qui ne dansent pas, pourtant ces désignations sont de plus en plus délaissées dans le monde du tango.
Alors que dire ? C'est parti pour un peu de sémantique.
L'idée d'un "rôle de la femme" au tango est obsolète
Aujourd'hui, le terme de "femme" (de même que le terme d'homme) ne correspond plus à la réalité dans bien des cas.

1) les hommes ont toujours dansé "le rôle de la femme" et inversement
Que ce soit pour pratiquer ou pour performer ensemble, des hommes ont depuis les débuts du tango dansé aussi dans le rôle de suiveur. Et les femmes ont aussi toujours guidé, comme le remarque le blog Créactiviste.fr
2) femmes qui guident, hommes qui suivent : beaucoup de personnes dansent désormais l'autre rôle
Il est de plus en plus fréquent que des élèves ou des danseurs et danseuses aguerri·es se mettent à apprendre l'autre rôle plutôt que le rôle traditionnel.
C'est évidemment le cas dans le milieu du tango queer mais désormais aussi dans les milieux traditionnels. Qu'il s'agisse d'apprendre les deux rôles dès le début, ou d'apprendre l'autre rôle quand on a commencé par le rôle traditionnel sans se poser de questions, c'est devenu très courant. C'est surtout le cas d'un grand nombre de femmes qui se mettent à guider et prennent des cours pour apprendre. Lisez à ce sujet l'excellent article de mon amie Veronica Toumanova (lisez tous ses articles d'ailleurs, ils sont excellents !)
Dès lors, dire "la femme" dans un cours de tango ne correspond pas forcément à QUI remplit réellement cette fonction. Ça me fait une impression bizarre quand je prends un cours en guidant et et que j'entends : "l'homme fait ceci" et je suis censée me sentir concernée...
C'est la même chose dans les inscriptions aux événements : on cherche davantage la parité des rôles que la parité des genres. Ainsi lorsqu'on s'inscrit, on peut le plus souvent cocher son rôle de préférence, quel que soit son genre (et parfois : autant les deux rôles). Le monde du tango n'est pas devenu le pays des bisounours et les femmes sont encore souvent soupçonnées de vouloir passer outre les limites d'inscription en prétendant faussement qu'elles vont guider... Mais l'idée fait son chemin progressivement.
2) le "rôle de la femme" ne dépend pas de qualités "essentiellement féminines"
Je mets des guillemets partout, puisque je crois fermement que ces qualités "essentielles" d'un nature féminine unique n'existent tout simplement pas. Il faut nommer ce dont on veut parler : la douceur ? l'élégance ? l'écoute ? la légèreté ? le yin ?... Bref. Pour moi tout ça est à la fois très cliché et très inexact.
Le problème de réduire les rôles à un genre, c'est qu'on les enferme dans un stéréotype : on imagine plus facilement que suivre demande de l'écoute et de la légèreté, et que guider demande d'avoir des c... -- de l'autorité et de larges épaules. Or ce n'est pas du tout le cas.
Notre compréhension du langage du tango a considérablement évolué grâce aux pédagogues des années 90-2000 et on explique désormais le mouvement d'une manière à la fois :
plus objective (la mécanique, la fonctionnalité, l'organique)
et plus naturelle (se tenir debout, se prendre dans les bras, marcher...)
qui ne dépendent pas des qualités physiques et personnelles supposées des hommes et des femmes.
On peut bien sûr rester attaché·e à l'idée du "rôle de la femme" au tango, même si ce rôle est incarné par un homme, ou du "rôle de l'homme" qui peut être incarné par une femme, qui reflète un aspect historique, mais ça devient absurde car ces mots n'ont plus vraiment de sens. Voir mon article sur la technique femme et celui sur l'histoire du rôle de la femme pour plus de précisions sur cet aspect historique.
Alors comment nommer les rôles au tango argentin ?
Ce que veut dire guider et suivre
Aucune dénomination n'est vraiment satisfaisante, car les deux rôles ont des caractéristiques très similaires, une technique semblable, des mouvements identiques. Les similitudes et les différences entre les deux rôles au tango sont plus subtiles qu'il y paraît. Il ne s'agit pas de simplement "guider" ou "juste suivre", comme on l'entend parfois, ces notions recouvrent des réalités de danse complexes.
Il ne faudrait pas non plus tout confondre et appeler les gens "danseur" ou "danseuse" : au tango, il y a deux rôles distincts et même si la frontière est plus ténue qu'on ne le pense, les deux ont des missions différentes et je tiens beaucoup à cette dualité.
Des propositions d'appellations variées
Claire, du site Créactiviste a publié plusieurs articles sur le thème des rôles de danse et de leurs appellations, qui s'intéresse au tango mais aussi à d'autres danses à deux comme les danses swing ou folk (tiens mais qui retrouve-t-on en illustration de l'article ? :) ). La vision des rôles est parfois différentes, mais les mêmes questions se posent, lorsqu'on tient à un apprentissage dégenré.

Alors que choisir ? Le danseur & la danseuse, le cavalier & la cavalière... reposent sur les genres au même titre que la femme & l'homme. Guideur & guidé, guide & interprète, leader & follower ou tout simplement la personne qui guide & la personne qui suit : on peut trouver différentes appellations pour désigner chaque rôle.
La personne qui guide, la personne qui suit
Souvent j'utilise cette périphrase : elle paraît longue à première vue, mais on s'y habitue très vite et l'avantage c'est que tout se conjugue au féminin (accordé avec "la personne" et voilà).
Guide & interprète
J'utilise souvent le mot "guide", qui a l'avantage de ressembler à "lead" et donc sonne assez familier. Interprète ne me vient pas spontanément aux lèvres (le manque d'habitude me le fait trouver alambiqué), mais il permet de sortir d'une vision passive du rôle.
Leader & follower
Quoique pas entièrement satisfaisantes, les appellations leader et follower ont l'avantage d'être déjà utilisées dans d'autres danses comme les danses swing et permettent d'identifier facilement un rôle ou l'autre. C'est également plus facile d'utiliser les mots anglais pour contourner le problème du genre grammatical : en plus, je les mets souvent au pluriel pour éviter de dire le ou la leader : les leaders, les followers, au pluriel on inclut tout le monde.
Enfin, j'utilise de préférence des verbes, qui n'ont pas à se conjuguer au féminin ou masculin : "les leaders avancent avec détermination", "les followers gardent la forme de l'abrazo", etc.
Finalement, même si le mot "suivre" ou "follow" est ambigu, leaders & followers sont les termes que j'utilise le plus facilement, quitte à définir et redéfinir au cours de l'année ce que veut dire suivre. Ce sont aussi les termes qui se sont imposés internationalement dans les cours de tango, même si le reste du vocabulaire est évidemment espagnol... Alors pour l'instant je suis le mouvement et nous verrons comment évoluent ces questions terminologiques au fil des années !
Et vous, comment préférez-vous nommer chaque rôle ?


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